Un hibou dans les ruines
Dans des ruines de château à demi effondrées, au cœur d’un biome médiéval, Brume-Sept-Fois fouillait les décombres comme à son habitude. Sous son immense manteau rapiécé s’entrechoquaient bric-à-brac et outils, son grand sac à dos pesait sur ses épaules, et sa canne surmontée d’une boule constellée d’yeux l’aidait à progresser. Un bocal fermé, qui scintillait faiblement, complétait son attirail. C’est alors qu’un portail bleu apparut soudain, et qu’un hibou aux gros yeux jaunes vint se percher à proximité. En reculant prudemment vers la lumière, Brume-Sept-Fois sentit une force l’attirer et finit par être happé à travers le portail.
Il traversa un étrange « tube bleu » où défilaient des galaxies et d’énormes barges dorées glissant dans le vide. Au terme de ce voyage, il déboucha dans une vaste salle garnie de perchoirs, occupés par une multitude de hiboux. Là se trouvaient déjà Ultron, un robot animé par une intelligence artificielle, et Sherlockthulhu, créature à l’apparence de Cthulhu habillée comme Sherlock Holmes. Un homme en tenue à thème hibou, nommé Alban, les observa avec dépit avant de tourner les talons pour regagner son atelier.
Le plan d’Alban et le Dévoreur
Sherlockthulhu se chargea d’expliquer la situation à Brume-Sept-Fois. Les hiboux étaient utilisés pour ouvrir des portails et servir de balises à une entité cosmique, le Dévoreur, qui venait ensuite détruire la sphère ou la planète ainsi marquée. Ultron ajouta que si Brume-Sept-Fois avait été amené ici, c’était sans doute que son propre monde était déjà condamné. Brume-Sept-Fois se tourna alors vers Alban pour obtenir des réponses plus précises.
Alban expliqua qu’il était contraint d’envoyer une partie de ses hiboux comme balises. Il avait déjà refusé une fois et s’était retrouvé face au Dévoreur lui-même, ce qui l’avait forcé à obéir depuis lors. Il décrivit une sphère particulière, une « erreur de cartographie » où toutes les autres sphères se touchaient, et où se trouvait l’incarnation physique du Dévoreur. Il affirma l’avoir rencontré à trois reprises : lors de l’obtention de ses pouvoirs, puis deux autres fois, dont cette confrontation après son refus d’envoyer des hiboux.
Dans ce contexte, Alban dévoila son plan. Il possédait une cage renfermant le vide, le néant lui-même, et il s’agissait de la porter jusque dans l’erreur de cartographie pour l’ouvrir assez près du Dévoreur afin de l’y enfermer. Il invita Brume-Sept-Fois à examiner l’objet dans une petite pièce fermée. La cage, haute d’environ cinquante centimètres, était formée de barreaux extrêmement fins et rapprochés.
En la regardant, Brume-Sept-Fois ressentit une impression de vide qui persistait même lorsqu’il fermait les yeux, et qui s’intensifiait à mesure qu’il approchait. Troublé, il recula et quitta la pièce. Sherlockthulhu tenta à son tour d’en tirer des informations, mais ne parvint qu’à éprouver brièvement cette même imprégnation de néant avant de renoncer. La cage demeura couverte, en attente du moment où elle devrait être utilisée.
À la recherche du point d’ancrage
Alban annonça alors qu’il manquait une pièce essentielle pour mener le plan à bien : un point d’ancrage permettant d’ouvrir un passage stable vers l’erreur de cartographie. Il le décrivit comme un grand clou d’environ un mètre, orné de grelots. Il ouvrit ensuite un portail stable vers la sphère où ce clou avait été planté, et le groupe le traversa ensemble.
Ils émergèrent dans une cité médiévale en fête permanente. La musique emplissait l’air, des jongleurs, bouffons et créatures de toute sorte animaient la grande place, tandis que la magie de spectacle scintillait dans tous les coins. Le portail restait visible derrière eux, au fond d’une impasse qui les mettait momentanément à l’écart de la foule. En s’avançant, Ultron attira l’attention d’un musicien à trompette.
Bientôt, une dizaine d’individus et de monstres, tous munis d’instruments, se mirent à le suivre. Ils synchronisaient leurs fanfares sur ses pas et ses gestes, transformant chacun de ses mouvements en numéro de représentation improvisé. La foule commença à les regarder comme une attraction de plus au sein du festival. Le groupe avança ainsi jusqu’à la grande place, portée par cette étrange procession musicale.
La piste de danse et le double
Sur la place, Brume-Sept-Fois distingua une silhouette qui l’intrigua immédiatement. Un homme était vêtu exactement comme lui : même manteau rapiécé, même canne, même allure de fouilleur de biomes. Pour l’atteindre, le groupe dut traverser une vaste piste de danse, saturée de musique et de lumières.
Au milieu de cette foule en mouvement, ils croisèrent un couple fusionné au niveau du ventre et du haut des cuisses. Les deux partenaires dansaient une valse sans fin, épuisés mais rayonnants, incapables de s’arrêter. En dansant avec eux, Brume-Sept-Fois perçut qu’ils étaient pris dans une boucle : le danseur lui dit que s’ils s’arrêtaient, ils « resteraient ici ». Ils expliquèrent qu’ils dansaient depuis des années, que leur fusion, survenue quelques mois plus tôt sans qu’ils l’aient souhaitée, ne leur déplaisait pas, et qu’ils répétaient toujours la même danse, quel que soit le morceau.
Un petit gremlins se glissa sur la piste et se mit à danser lui aussi, se mêlant au flot de corps en mouvement. Le groupe poursuivit sa traversée jusqu’à atteindre enfin l’homme qui ressemblait à Brume-Sept-Fois comme un reflet décalé. Celui-ci l’accueillit comme un ancien compagnon de biomes, évoquant une prairie fleurie, un coffret déterré et une brasserie souterraine. Brume-Sept-Fois n’avait aucun souvenir de ces aventures partagées.
L’homme insista pourtant, affirmant qu’ils avaient parcouru de nombreux biomes ensemble, avant de leur tendre des chopes de bière. Ultron en but une, Brume-Sept-Fois l’imita. Sa chope le remercia d’une petite voix (« Merci ! »), révélant qu’ici, même la vaisselle participait à l’étrangeté ambiante. Sherlockthulhu refusa de boire et tenta de renverser discrètement sa propre chope.
Déterminé à percer le mystère, Sherlockthulhu fixa intensément l’homme. Sous cette pression, celui-ci abandonna son déguisement et révéla sa nature de changeforme, prenant l’apparence d’un gobelin. Il s’enfuit en criant qu’ils danseraient une autre fois, disparaissant parmi les danseurs. Peu après, Sherlockthulhu se procura une autre bière ; la nouvelle chope lui parla avec une politesse mesurée, l’invitant à boire puis le remerciant.
À partir de là, le groupe constata des effets persistants. Brume-Sept-Fois se mit à percevoir les objets comme capables de parler, d’émettre des salutations ou des commentaires brefs. Une odeur de sous-bois humide semblait les entourer par endroits, ajoutant une touche supplémentaire d’absurde à cette fête sans fin. Ils poursuivirent pourtant leur investigation, toujours à la recherche du fameux clou à grelots.
Forgeron limace, Tibor et le cube
Sur une estrade, un orateur pérorait sur les taxes, les nobles et le succès du festival, sans livrer la moindre information utile. Le groupe décida donc d’explorer d’autres pistes. Brume-Sept-Fois se rendit à une échoppe de forgeron tenue par une limace géante haute d’environ trois mètres.
Le forgeron confirma l’existence d’un grand clou orné de grelots. Selon lui, dès qu’il avait été planté, quatre ou cinq ans plus tôt, la fête avait commencé et ne s’était jamais arrêtée. L’idée de départ aurait été d’« éviter la fin du monde » en faisant suffisamment de bruit pour écarter le silence. Il indiqua que le clou avait été planté « par là » sur la place, sans pouvoir être plus précis, les constructions récentes ayant modifié le paysage.
Avant de partir, Brume-Sept-Fois acheta une boucle d’oreille ornée d’une pierre. Elle s’accrocha à son oreille sans avoir besoin de trou, et se montra elle aussi polie et bavarde à sa manière, se contentant de salutations et de réponses sommaires. Puis le groupe tomba sur un homme adossé à un mur, qui se présenta comme Tibor, ou Tibor mélange, « explorateur de l’absurde ».
Tibor portait un parapluie dont le sommet était en flammes, tandis qu’il pleuvait en dessous, et une montre au cadran vide, remplie de soupe. Il suggéra qu’un « clown » déclencheur de la fête se trouvait encore sur la place, avant de mettre fin abruptement à la conversation. Il traversa un mur comme s’il ouvrait une porte invisible dans la pierre. Juste avant de disparaître, il lança au groupe un petit cube en bois.
Brume-Sept-Fois rattrapa le cube, qui le salua calmement et se présenta simplement comme « le cube ». Ses réponses restaient minimales, mais il indiqua l’existence d’une grande table de banquet sur la place. Guidés par cette information, ils se dirigèrent vers ce nouveau centre d’attention de la fête.
Le banquet et le clou à grelots
La grande table de banquet s’étirait au milieu de la place, abondamment garnie de plats et de boissons. Des serveuses circulaient entre les convives et remettaient à chacun une coupe pour un toast obligatoire, qu’il fallait tenir sans forcément la vider. La coupe de Brume-Sept-Fois lui dit bonjour avec entrain.
Plusieurs toasts furent portés coup sur coup. À chaque nouvelle célébration, ce qui était visé par le toast semblait se renforcer : la nourriture paraissait plus appétissante, la musique gagnait en puissance, la fête devenait plus intense. Une fois la série de toasts achevée, les hôtesses récupérèrent méthodiquement les coupes.
C’est alors, sous la table, qu’un vieil homme attira leur attention en leur touchant le genou. Il tenait serré contre lui un clou d’un mètre garni de grelots : le point d’ancrage qu’ils cherchaient. Le vieil homme supplia qu’on ne le retire pas. Selon lui, si la musique cessait trop longtemps, « il » viendrait les dévorer tous, et cette entité attendait déjà que la musique s’arrête.
Sherlockthulhu parvint à l’apaiser, jusqu’à ce qu’il se balance en silence d’avant en arrière. Profitant de ce répit, il récupéra le clou. L’objet parla brièvement pour saluer le groupe, confirmant qu’il était bien un point d’ancrage. Le groupe quitta la table, emportant le clou à grelots avec lui.
Plus ils s’éloignaient, plus la fête semblait perdre en intensité. La musique se fit moins présente, l’ambiance se ternit, comme si l’énergie du festival se retirait de la sphère. En remontant vers l’impasse et le portail, Brume-Sept-Fois aperçut dans le ciel une immense gueule béante, prête à engloutir la planète. Sans s’attarder, ils se précipitèrent tous les trois à travers le portail pour regagner l’atelier d’Alban.
Le rituel et l’erreur de cartographie
De retour dans la demeure d’Alban, le groupe prit conscience qu’en retirant le point d’ancrage, il avait probablement condamné la sphère de la fête. Cette nécessité avait toutefois été acceptée pour sauver d’autres mondes de la menace du Dévoreur. Alban avait préparé au sol un rituel complexe et avait fait apporter la cage, désormais dissimulée sous un drap.
Il prit le point d’ancrage, l’enchâssa à coups de maillet entre deux dalles, et ouvrit un portail transparent donnant sur un abîme et un long pont suspendu dans le vide. Avant leur départ, il rappela que le Dévoreur le connaissait, lui, mais pas Brume-Sept-Fois, Ultron ni Sherlockthulhu. C’était donc à eux de porter la cage, de l’ouvrir suffisamment près de la créature, puis de revenir avant d’être anéantis.
Les trois compagnons franchirent le portail et pénétrèrent dans l’erreur de cartographie. Devant eux s’étendait un espace sombre, dominé par un pont colossal long de plusieurs kilomètres. Au bout du pont se dressait la masse informe du Dévoreur, une gueule assez vaste pour avaler une planète, où l’on distinguait encore des fragments de mondes enchâssés dans sa chair.
Ultron écarta légèrement le drap dans la direction du Dévoreur pour tester l’effet de la cage, mais à cette distance, il ne se produisit rien de notable. Le groupe se résolut donc à avancer le long du pont. Plus ils approchaient, plus la présence de l’entité cosmique pesait sur eux.
La cage du vide et la fuite
Cherchant à éviter d’exposer directement ses compagnons, Sherlockthulhu invoqua un cultiste et lui remit la cage. Il lui ordonna d’aller jusqu’au Dévoreur et de l’ouvrir à proximité de la gueule. Le serviteur s’avança, mais finit par lâcher la cage et se mit à parler de façon incohérente, incapable de poursuivre sa mission.
Le plan ayant échoué, Sherlockthulhu récupéra la cage et élimina le cultiste. En poursuivant leur progression, Brume-Sept-Fois et lui subirent alors des assauts mentaux en provenance du Dévoreur : visions de grandeur, de désirs et de promesses. Ils parvinrent cependant à garder le contrôle d’eux-mêmes. Ultron fut plus fortement affecté et continua à avancer, comme attiré.
À une distance jugée suffisante, Sherlockthulhu découvrit complètement la cage et l’ouvrit en grand. Les influences mentales cessèrent aussitôt, remplacées par une sensation de vide absolu qui émanait de l’objet. Brume-Sept-Fois et Sherlockthulhu se jetèrent alors sur Ultron, le retinrent physiquement et parvinrent à le ramener à lui.
Le Dévoreur commença à se déplacer vers la cage ouverte, comme inexorablement attiré par le néant qu’elle contenait. Le groupe se retourna et se mit à courir à toute vitesse sur le pont, en direction du portail de retour. Pendant la fuite, Brume-Sept-Fois jeta un dernier coup d’œil derrière lui ; si ce qu’il vit n’est pas entièrement décrit, il affirma ensuite que le Dévoreur était en train d’être absorbé par la cage.
Ils franchirent le portail et regagnèrent l’atelier d’Alban. La menace du Dévoreur fut considérée comme neutralisée, enfermée dans la cage plongée au cœur de l’erreur de cartographie. Pour la première fois depuis longtemps, la perspective de nouvelles destructions par les hiboux-balises semblait écartée.
Vers Troïka et les barges dorées
Alban leur remit alors des tickets, de petites plaquettes gravées, accompagnés de quelques indications. Un portail, en contrebas de la colline où se trouvait son atelier, menait vers la ville de Troïka, non loin de son port flottant. Il précisa que le hibou resté dans le monde de Brume-Sept-Fois était désormais inoffensif, qu’il ne voyagerait plus et se contenterait de « coloniser » l’endroit et d’y faire des petits. Il évoqua aussi un autre hibou, appelé Bernard, qu’il avait déjà envoyé ailleurs.
Les trois compagnons suivirent un sentier jusqu’au portail indiqué, qu’ils traversèrent pour rejoindre Troïka. Ils gagnèrent ensuite la ville et descendirent jusqu’au port, où des barges dorées dérivaient dans le ciel, prêtes à emporter des voyageurs d’une sphère à l’autre. Ils se présentèrent avec leurs tickets en main, chacun déjà tourné vers sa propre décision.
Sherlockthulhu choisit d’embarquer sur l’une des barges dorées afin de retourner dans sa sphère d’origine. Dès qu’il monta à bord, son ticket se volatilisa, et la barge partit seule, dérivant à travers les cieux jusqu’à le ramener chez lui. Là, il reprit sa traque interrompue, retrouva finalement le tueur en série qu’il poursuivait et lui dévora la tête, avant de continuer ses enquêtes.
Brume-Sept-Fois, lui, décida de demeurer à Troïka. La ville offrait un nouveau terrain de jeu pour un fouilleur et inventeur comme lui, entre biomes croisés et curiosités innombrables. Ultron fit le même choix, mais pour des raisons bien différentes : il entreprit de chercher un réseau ou un système local dans lequel s’implanter, avec l’objectif déclaré d’éradiquer la matière organique. Leurs chemins, même s’ils restaient proches un temps, finirent par se séparer.
Dans les jours qui suivirent leur arrivée, les effets absurdes de la boisson ingérée dans la cité en fête commencèrent à se dissiper. Les objets cessèrent peu à peu de parler poliment à Brume-Sept-Fois, comme si une couche de folie se retirait en même temps que la menace cosmique qui les avait menés jusqu’ici. Ce qui advenait de la sphère de la fête après le retrait du point d’ancrage demeura incertain, mais ailleurs, d’autres mondes pouvaient désormais espérer un répit.